Door Bye Bye Binary , op Thu Aug 28 2025 12:12:00 GMT+0000
L’altérisation (Othering) des personnes queer en tant qu’être déviants connaît une longue histoire. Alors qu’au XIXe siècle, décrire les personnes non hétéronormatives comme des ‘extraterrestres’ pouvait encore être perçu comme une stratégie positive, depuis le XXe siècle cette pratique est devenue une source de discrimination et de violence. Dans la culture populaire, par exemple, des personnages flamboyants sont souvent représentés comme des queer villains ou des monstres. Le collectif Bye Bye Binary part en quête d’imaginaires disruptifs et les trouve dans une typographie ‘post-binaire’. Dans la langue ‘masculin-neutre’, la typographie post-binaire devient ‘l’outil des monstres qui perturbe le maître et le monde qui l’entoure’.
Le régime de la différence sexuelle et de la binarité de genre a de nombreuses accointances avec les notions d’altérisation (othering), d’aliénation (alienation) ou encore d’assimilation (assimilation). Ces notions reposent toutes sur une « polarisation constante qui dépend de la supériorité de l’un·e et de l’infériorité de l’autre, perpétuée par un contrôle épistémique, territorial et corporel » qu’exerce les hommes sur les femmes, les cis sur les trans*, les blanc·hes sur les noir·es, les hétéros sur les homos, les riches sur les pauvres, les valides sur les non-valides… Dans Classer, dominer, Christine Delphy avance que l’altérisation — ce processus par lequel on fabrique l’Autre — est le cœur du système de domination : « l’Autre n’existe pas en soi, il est produit par un travail de classification qui institue des groupes dominants et dominés ». Les catégories sociales ne sont pas des réalités préexistantes que la société se contenterait d’ordonner, mais des constructions politiques activement façonnées pour maintenir les hiérarchies. Il est par exemple attendu des personnes aux genres ou aux sexualités non conformes — et c’est aussi le cas pour les personnes en mouvement ou d’une culture différente — qu’elles s’assimilent au régime majoritaire.
Queer alien
Les termes « uraniens » ou « uranistes » pour désigner les personnes homosexuelles à la fin du 19e siècle est un exemple marquant de l’histoire de l’altérisation des personnes queers en tant que sujet·te déviant·e, aliéné·e ou inverti·e. Le terme « uranien » apparaît dans les travaux du juriste allemand Karl Heinrich Ulrichs, au sein de plusieurs essais réunis sous le titre Recherches sur l'énigme de l'amour entre hommes qu’il publie en 1864. Ulrichs introduit la notion de « troisième sexe » et utilise le terme « uranien » pour définir les homosexuels comme ayant « une âme de femme dans un corps d'homme ». Avec ce texte militant pour l’époque, il tente de défendre la reconnaissance des droits des homosexuels. Il est emprisonné pour activités subversives à la suite de cette publication. À sa sortie de prison, il plaide devant le congrès des juristes allemands à Munich contre la criminalisation de l’homosexualité. Ulrichs est ainsi considéré comme la première personne à faire un coming-out en Europe.
Les termes « uraniens » ou « uranistes » pour désigner les personnes homosexuelles à la fin du 19e siècle est un exemple marquant de l’histoire de l’altérisation des personnes queers en tant que sujet·te déviant·e, aliéné·e ou inverti·e.
C’est le récit de la naissance d’Aphrodite dans Le Banquet de Platon qui inspire à Ulrichs le terme « uranien ». Dans la préface de Un appartement sur Uranus (2019), Paul B. Preciado relate l’histoire de Ulrichs et fait référence à la mythologie grecque. Ouranos (Le Ciel, et Uranus pour les Romains) est le fils de Gaïa (La Terre) qu’elle conçoit toute seule. Il est à la fois son époux et le père de la première génération de Titans. Ouranos est un mauvais père, Gaïa convainc son fils Cronos de castrer son père. Des organes amputés, la déesse de l’amour Aphrodite est née.
Si Ulrichs s'inspire de relations incestueuses et non-hétérosexuelles pour défendre des amours considérés comme « contre-nature », c’est pour séparer le corps et l’âme et revendiquer la dignité des personnes contre la loi : les uranistes ne sont ni malades, ni criminels. Si comme le souligne Preciado, « ce n’était pas une mauvaise idée pour légitimer une forme d’amour qui, à l’époque, pouvait vous faire pendre », l’idée que les personnes queer sont des âmes enfermées dans le mauvais corps, reproduit une épistémologie binaire de la différence sexuelle.
Aphrodite est surnommée « Urania » (La Céleste), c’est de ce nom que Ulrichs s’inspire : « ce qui pourrait suggérer que l’amour vient de la déconnexion des organes génitaux et du corps, du déplacement et de l’extériorisation de la force génitale ». En d’autres termes, les uranistes proviennent de la naissance de l’amour après la castration d’un dieu. À la formule « les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus », on pourrait alors ajouter que l’amour et les uranistes naissent de la mutilation du ciel.
Il y aurait donc une mythologie extraterrestre des origines des sexualités non-hétérosexuelles. Si pour Ulrichs faire référence à l'extraterrestre pour désigner les homosexuel·les était une stratégie positive à la fin du 19e, elle est au cours du 20e siècle jusqu’à aujourd’hui une source de discriminations et de violences. L’altérisation ouvre la voie non seulement à la pathologisation, mais également aux violences envers les personnes tpbg1 voire à leur criminalisation. En 2025, l'homosexualité est encore considérée comme un crime dans plus de 60 pays à travers le monde. Parmi eux, une douzaine prévoient explicitement la peine de mort. Les récentes politiques fascistes aux États-Unis et en Europe voient un net recul de politiques progressistes qui militent pour l’obtention de droits. Les politiques actuelles de l'administration Trump ont entraîné une érosion significative des droits des personnes trans* aux États-Unis, affectant leur reconnaissance légale, leur accès aux soins médicaux et leur liberté de voyager2. Au Royaume-Uni en avril 2025, la Cour suprême a statué sur les mots « femme » et « sexe » qui doivent être interprétés selon le sexe biologique à la naissance, excluant ainsi les femmes transgenres de la définition légale de « femme ».
Follophobie
Même si nous n’avons de cesse de nous réapproprier les noms qui nous sont affublés pour retourner le stigmate, « uraniste », « dégénéré·es », « inverti·es », « fou·lles », « freaks », « queers », « déviant·es sexuel·les », sont autant de termes pathologisant qui nous sont attribués pour altériser nos identités et nos vies, construits sur l’idée que nous sommes des extraterrestres, des autres non-humain·es et non-apparenté·es. C’est ce que souligne l’artiste Jordan Roger dans son travail de recherche Les aliens sont des travelos (2021). Il s’intéresse aux dessins animés des années 1990, et observe que la « majorité des personnages […] représentant des minorités sexuelles et genrées [...] sont des extraterrestres vivant sur Terre et se travestissant » : Candy dans Les Zinzins de l’Espace, Pleakley dans Lilo et Stitch, Roger dans American Dad, Tinky Winky dans Les Télétubbies, etc. Ces représentations étant le fruit d’humour et de moqueries, leur caractéristique commune est qu’i·els soient des folles. La figure de l’uraniste à sans doute donné naissance à la représentation d’extraterrestres efféminés. Ce genre de représentations issues de la pop culture légitiment et valident des formes de violences et de discriminations des personnes queers — en l'occurrence, la follophobie — elles permettent notre déshumanisation, nous plaçant comme des sujets de dérisions.
Les représentations des personnes queers dans la pop culture ne sont pas circonscrites à la figure de l’extraterestre folle. De 1934 à 1966 aux États-Unis, le code Hays exige un cinéma moral par peur de l’influence massive du cinéma dans la « propagation » de l’homosexualité. Pour lutter contre les « perversions », ce code vise à censurer toutes représentations queer. Un ensemble de représentations détournant des codes de genre, de flamboyance ou d’exubérance apparaissent, pour créer des personnages immoraux, pervers et déviant·es : les « queer-coded villains ». En 1960, le film Psychose, avec sa célèbre scène de la douche où Marion Crane est poignardée par Norman Bates, un tueur en série travesti, va sceller pendant des décennies un lien entre transidentité, troubles mentaux et psychopathie. David Bowie dans Labyrinth (1985) est un·e fou·lle roi·ne des goblins. Xena la guerrière, avant d’être une héroïne, est une vilaine butch qui veut tuer Hercule. Dans les Supers Nanas, It n’a pas de prénom, i·el est déshumanisé·e, habillé·e avec de grande cuissardes, maquillé·e avec exagération, gardant une barbe et des attributs de diable. Ursula dans La Petite Sirène de Disney, fortement inspirée de la drag queen Divine, restera pendant des décennies la seule représentation d’une femme grosse, non-blanche, qui assume ses désirs.
Ursula, The Little Mermaid (John Musker & Ron Clements, 1989), Walt Disney, AA Film Archive, Alamy Stock Photo
Mais bien avant déjà, le Frankenstein de Mary Shelley qu’elle écrit en 1816, est un monstre queer. Elle a la volonté de terrifier les autres à partir de ce qui la terrifie elle : le corps monstrueux d’un enfant freaks rejeté et méprisé par son créateur. Susan Stryker, spécialiste des études trans, fait le parallèle entre son propre corps trans et Frankenstein en tant qu’incarnation « moins qu’humaine » aliénée de son propre soi. Jack Halberstam, auteur·ice, enseignant·e, théoricien·ne du genre et de la culture trouve i·el aussi un intérêt à explorer les monstres : « les monstres peuvent offrir des critiques pointues de la normativité et une alternative queer. »
Xena la guerrière, avant d’être une héroïne, est une vilaine butch qui veut tuer Hercule.
C’est ce genre d’alternative queer que propose Samuel Delany, auteur de science-fiction, dans Triton en 1976, qui présente un·e héro·ïne trans, Bron Helstrom. Ce roman présente la planète Triton comme une socirété radicalement libertaire où la technologie permet de changer d’apparence, de genre, d’orientation sexuelle, ou de vivre dans des secteurs indépendants où les lois sont suspendues. ïan Larue décrit ce livre comme un cheminement de la transidentité qui va « complètement à l’encontre du cliché qui voudrait que la personne trans comprenne tout en un éclair et mène son “parcours” tambour battant, de l’une à l’autre “rive”, en bonne conformité avec les attentes larvaires et insistantes de la société patriarcale». Delany sous-titre son roman par An Ambiguous Heterotopia (1976), faisant référence au concept d’hétérotopie chez Foucault pour signifier « autre endroit » ou « lieu de différences ». Delany fabule une société dans laquelle chaque identité cohabite grâce à un consensus de pluralisme et de liberté, court-circuitant les phénomènes d’assimilation hétéronormative. Il pousse à son paroxysme les possibilités d’auto-détermination jusqu’au non-genre.
Post-binarisme
Si la science-fiction constitue un vecteur privilégié de production de nouveaux imaginaires, la recherche de nouvelles épistémologies peut également jouer ce rôle. C’est dans cette perspective d’ouverture à des imaginaires disruptifs que s’inscrit la notion de post-binarisme.
Le post-binarisme politique est une énonciation de soi qui permet de sortir de la binarité du régime de la différence sexuelle. Il indique qu’un dépassement de cette dualité est possible grâce au préfixe « post » (du latin « après »). Le post-binarisme politique ouvre la voie à de nouveaux imaginaires à inventer en dehors de tout système binaire et comprend en lui la promesse d’un autre monde possible : d’une vie post-patriarcat, post-cistème, post-capitalisme, post-hétéronormativité, post-colonialisme, post-validisme, etc.
Comme le formule Ece Canlı — chercheuse en design, artiste et musicienne turque, basée au Portugal: « les conditions de l’altérité reposent fortement sur la pensée binaire qui oppose, hiérarchise et sépare les corps les uns des autres ». Alors adopter un positionnement politique post-binaire reviendrait à être en mesure de ne plus opposer, hiérarchiser et séparer les corps, finalement être en mesure de mettre de côté ce sentiment « de peur, d’obscurité et de malaise » qui survient lors de la rencontre entre le Soi et l’Autre.
Dans Je suis un monstre qui vous parle (2020), Paul B. Preciado revendique une position d’extériorité radicale face aux régimes discursifs de la normalité — une extériorité construite et imposée, mais aussi réappropriée et performée. En se désignant comme « monstre », Preciado se situe dans une lignée d’êtres perçu·es comme déviant·es, illisibles, étranger·es au langage hégémonique, et donc aliéné·es au sens politique du terme. Le « monstre » chez Preciado n’est pas un être pathologique mais un corps qui refuse la grammaire du pouvoir, un corps qui ne peut plus — ou ne veut plus — être traduit selon les catégories normatives de genre, de sexualité, de race, de validité. Le monstre est une figure centrale de l’altérisation : il est cell·ui qui rend visible la mécanique de la norme en échappant à ses catégories.
Le monstre est une figure centrale de l’altérisation : il est cell·ui qui rend visible la mécanique de la norme en échappant à ses catégories.
La culture occidentale a souvent associé la figure de l’alien à celle d’un·e envahisseur·se venu·e d’ailleurs, incompréhensible, porteur·se de bouleversements, voire de chaos. Ce fantasme d’invasion — qui active des peurs profondes liées à la perte de contrôle, à la dilution de l’identité et à la fin d’un ordre présumé naturel — résonne étroitement avec les discours réactionnaires entourant les identités queer fréquemment perçues comme une menace pour l’ordre social établi. Cette perception s’enracine dans la crainte que les identités et expressions de genre non conformes remettent en question les normes cis-hétéro-patriarcales. L’expression « Lavender Menace » illustre cette dynamique : en 1969, Betty Friedan, présidente de la National Organization for Women (NOW), qualifia les lesbiennes militantes de Lavender Menace, craignant que leur visibilité nuise à la cause féministe. En réponse, un groupe de lesbiennes radicales, dont Rita Mae Brown et Karla Jay, se réapproprie ce terme en 1970 lors du Second Congress to Unite Women à New York. Portant des t-shirts arborant fièrement Lavender Menace, elles interrompent la conférence pour dénoncer l’exclusion des lesbiennes du mouvement féministe. Ce retournement du stigmate transforme la prétendue menace en un symbole de résistance et d’affirmation identitaire. Cette revendication d’aliénité, d’être perçu·e comme un·e alien, un·e intrus·e, rejoint la stratégie post-binaire : affirmer l’existence d’une altérité irréductible — qui résiste à l’assimilation, qui dérange — comme position politique.
La typographie post-binaire, proposée, entre autres, par la collective Bye Bye Binary peut prendre la forme de l’une de ces technologies d’altérisation.
Dans une autre perspective, le design et, par extension, le design typo·graphique, en tant qu’outil de codification normative et de matérialisation de l’altérité peuvent devenir un terrain stratégique. Le desing peuvent être entendu comme « acte d’altérisation » dans le sens où il permet de « délimiter de manière tangible les frontières des corps et matérialise les rencontres corporelles entre le Soi et l’Autre par ses résultats (c’est-à-dire les artefacts, des images, des espaces, des sites, des technologies, etc.) ».
Bye Bye Binary, BNM Mutantxe
La typographie post-binaire, proposée, entre autres, par la collective Bye Bye Binary peut prendre la forme de l’une de ces technologies d’altérisation. Ces nouvelles formes de lettres reposant sur un principe de ligatures qui fusionnent les terminaisons genrées des mots peuvent être vues comme des ovnis, des aliens, des intrus dans les systèmes normatifs que sont la langue et l’écriture. Il s’agit pourtant de faire corps (typographique), de rendre visible des identités de genre habituellement absentes des représentations qui s’entendent au masculin neutre dans le langage. La typographie post-binaire permet l’auto-détermination et devient un endroit de spéculation de nouvelles identités, d’expérimentations, de déviances et de réappropriation de l’altérité. Les ligatures rendent perceptibles des subjectivités « monstrueuses » et ouvrent ainsi un espace de légitimité pour les vies considérées comme inintelligibles dans l’économie symbolique majoritaire. Bien entendu ces nouvelles formes graphiques ne sont des aliens que pour les personnes qui refusent d’en faire usage.
Cette stratégie d’infiltration des normes de la langue et de l’écriture par le biais de la typographie rejoint ce que Ece Canlı désigne comme l’« outil du monstre ». Faisant écho à la célèbre formule d’Audre Lorde, pour qui « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître », Ece Canlı propose une approche du design, de l’acte de concevoir, comme un acte de perturbation, de résistance et de subversion des normes établies. La typographie post-binaire est l’outil des monstres qui perturbe le maître et le monde qui l’entoure.
1 trans*-pédé·e-bi·e-gouin·e
2 Les personnes transgenres dont les documents officiels ne correspondent pas à leur sexe assigné à la naissance peuvent se voir refuser l'entrée aux États-Unis.